Bon ben me voilà scotché devant l'ordi... il est 2H45 du matin. La nuit commence à être calme.Tous les patients dorment.
Il faut dire que jusque là on n'a pas chômmé ! Entre des renforts à droite et à gauche...entre piquouze sur une agitée, et portage d'un poids lourd tombé par terre... plus tous les patients d'ici à gérer, il y a de quoi faire !!!
Enfin bon, je ne vais pas me plaindre. C'était bien pire il y a une dizaine de jours...quand il était encore là.
"Il", c'est celui qui a réussi l'exploit de me foutre la trouille comme jamais je n'avais eu peur jusque là.
Ca fait bientôt 3 ans que je bosse en psy la nuit. J'ai presque tout vu : des petits fous, des moyens fous, et des grands fous. Médicalement parlant, ça s'appelle des délirants.
On en parle un peu plus ces derniers temps dans les médias, depuis que des collègues se sont faites trucider par un schyzo. Et bien c'est la même chose ici. Je suis payé pour m'occuper d'eux.
Sauf qu'ici, on les reçoit quand ils sont en pleine crise...en "pleine bourre" comme on dit.
Il y en a qui ne font que passer, et d'autres qui restent des semaines, des mois, des années.
"Lui", ça faisait plus de 10 ans qu'il était là.
Hospitalisé d'office pour avoir massacré quelqu'un alors qu'il était bourré.
Le tribunal l'a jugé irresponsable...tant pis pour le pauvre malheureux qui était là. C'est la vie...ou plutôt c'est la mort !
Enfin bon, jusque là ça se passait plutôt bien avec "lui". Jamais d'accrochage. Une vraie relation "soignant-soigné".
Mais là, il avait fait une connerie, une de plus... une envie de voir ailleurs. Il a fugué.
Dommage pour lui, mais les flics l'ont retrouvé. Du coup il s'est retrouvé enfermé chez nous, entre 4 murs, et avec 4 verrous sur la porte.
Ca l'a complètement transformé. Petit à petit, il s'est transformé en fauve... un vrai lion en cage. Il avait la haine.
On gérait comme on pouvait.
Là ou ça a dégénéré, c'est quand un soir ou je lui apportais son traitement pour la nuit, son regard a croisé le mien... il s'est approché à quelques centimètres de moi, et m'a glissé tout bas : "tu sais, je n'ai jamais touché à un infirmier, mais là, je sens que je vais en buter un...et ce sera toi." Tout ça avec une telle froideur...
Alors là, oui, j'ai eu peur, malgré ma position de force en tant que soignant.
Si j'ai choisi d'être infirmier, ce n'est certainement pas pour qu'on me menace de mort.
Certains l'avaient déjà fait, mais je savais que ce n'étaient que des paroles en l'air, dites sous le coup de la folie ou d'un délire, mais là, "lui" et moi savions qu'il était capable de la faire...
Après il n'avait même plus besoin de parler. Tout était dans son regard...plein de haine et de folie à la fois.
Par expérience, je savais qu'il pouvait être d'une violence rare.
Ca a quand même duré 3 semaines.
3 semaines ou tous les soirs je devais rentrer dans sa chambre d'isolement, sa cellule comme il l'appelait, pour lui donner son traitement avec la peur au ventre, avec toujours la même menace en face de moi.
Même mes collègues des autres services se sentaient mal face à lui. Celui qu'ils connaissaient depuis si longtemps, avait tellement changé...semblait tellement dangereux et imprévisible...
Là, ça fait une dizaine de jours qu'il est parti, transféré dans un établissement pour malades difficiles. On y trouve les plus dangereux de France. Quel soulagement !
Alors, aujourd'hui, je ne vais pas me plaindre...OK il y a eu du boulot, mais au moins je n'ai pas eu peur...